Je suis l’homme qui sauva la ville de l’épidémie de ratas[1], comme dans le film de la télévision … Au village ils disent : « Atche le partir le cabourdas[2] ! ». Tout ça parce que je suis un gars de la nature ... J’aime mon métier, je suis garde-ruisseau. Ca les fait s’esclaffer au village, garde-ruisseau : « T’as peur qu’on te le vole ? » … Monsieur CROS, le maire, dit qu’il y a que les fainiantas[3] qui se moquent. Je voudrais bien les voir moi, l’hiver, les pieds dans l’eau gelée, à couper les roseaux. J’aime mon métier et ça, ça les enquiquine … Je préfère ça qu’être à la maison ou au café comme ces couillasses à tchuquer[4] et à jouer à la belote. « Allez, biu un còp ![5] ». Y me font caguer[6], tous. C’est comme à la maison, la mère, le frère, le Claude. Toujours briquer, passer la peille[7], ranger, changer … La mère elle m’aime pas, elle me hait. Pour elle je suis sale, mauvais : « Tu me répugnes ! ». J’aime pas ce mot, « répugne ». Avant, je savais pas ce que ça voulait bien dire. Ce mot elle le crachait comme un vieux qui crache son tabac après l’avoir mâchouillé. Je savais que c’était pas gentil comme mot. Elle m’aime pas parce qu’elle dit que c’est ma faute si le Guy il est handicapé mental à cause que je lui courais toujours entre les jambes. Que le Guy s’est pas développé normalement parce que je la laissait pas souffler. Le Guy il est autant con comme elle … C’est pas ma faute si la graine n’était pas fraîche comme dit Henri … Henri, c’est mon grand frère. Il fera cinquante huit au mois de mai. L’a quatre ans de plus. C’est un gars de la nature comme moi. Il est garde-canal. C’est lui qui ouvre et ferme les écluses. Quand on était pitchouns[8], on faisait des pissarades dans l’eau en regardant passer les péniches. Y’en a beaucoup par chez nous … Lui, il comprend pas la mère, il dit qu’elle est caluque[9] depuis la mort du vieux et qu’avec le frère et la mère j’ai droit à une sacrée galette : « C’est toi qui a bouffé la fève, c’est toi qu’es marron ». Au cul la fève, al cuol ! Oh, con de moi !!
Le Claude, il travaille aux escoubilles[10]. C’est lui qui brûle les ordures du canton. Au début, on se comprenait lui et moi. Il aimait jouer les durs. Bah, il est assez costaud et moi ça m’impressionnait. On s’est rencontré un dimanche au café PMU du village. Il faisait le tiercé, moi, je buvais le pastis avec le José celui qu’on croit qu’il a escané[11] sa femme en Espagne avant de venir chez nous. Encore un de ces racontars du village. Il est si petit qu’il est obligé de mettre des cales en bois pour pouvoir atteindre les pédales de son tracteur. Le Claude est venu à notre table à cause du José. Il lui a serré la patasse car ils étaient amis. Le Claude y vivait dans une caravane et cherchait un coin pour la brancher parce que l’hiver c’était pas toujours marrant à cause de la nuit très tôt et du froid. Je lui ai proposé si y voulait venir à la maison et il a dit oui … On a branché la caravane dans la cour … Il mangeait avec moi vu que la mère et le frère y mangent dans leur chambre. Au début il aidait à la tâche … Il me faisait oublier la mère et le frère, et des fois, on dormait ensemble. On se comprenait … Il commence à tourner pas rond, bois du vin et veux que je lui fasse des choses que je veux pas. Il devient gabatch[12] et me tape dessus … La mère, le frère, le Claude, c’était plus tenable. Je voulais me sentir libre mais y’avait la maison. J’avais fait la promesse au père. Je pleurais tout seul comme un gosse … Je supportais plus les mots sales de leurs bouches et leur crasse à laver. Je me suis dit que je pouvais plus accepter, accepter qu’ils me disent que je suis un bon à rien. Moi, j’ai jamais voulu être né comme ça … La famille c’est bon les jours de fête car y a rien à penser …
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